Derrière la vitrine un peu poussiéreuse de la boutique de Grains Nobles, 5 rue Laplace, petite ruelle derrière le Panthéon, c’est difficile, de se faufiler entre caisses et
minuscule comptoir. Claire, une très gentille jeune femme, prend mes coordonnées, oui, je suis bien inscrite, et je peux descendre l’étroit escalier en colimaçon vers la cave voûtée, où se
déroule la dégustation.

Je choisie une place proche de l’estrade au fond et prends le temps de
regarder, qui seront les autres passionnés, qui compléteront l’audience de cette dégustation de fin d’année au Grains Nobles.
Un Monsieur en face de moi me fait remarquer, que je fais déjà figure
d’exception, parce qu’aux dernières dégustations, il n’y avait pas de femmes. Mais à mesure que la salle se remplit, je perds mon statut de tâche rouge : au moment de commencer, nous sommes
7 représentantes de la gente féminine – et chose, qui me semble encore plus remarquable : il y a au moins un tiers des présents, qui ont visiblement moins que 35 ans. Je ne fais plus parti de ce
groupe depuis longtemps, mais cela me met quand même plus à l’aise.
L’atmosphère est polie, même chaleureuse, les voisins de fortune de table se
présentent. Mon voisin à gauche vient des États-Unis, un monsieur d’en face du Bordelais. J’aimerais bien faire une petite enquête auprès de tout le monde, toujours curieuse… mais je n’ose
finalement pas.
Sur les tables devant nous un napperon en papier avec les 6 verres, un
crachoir et la liste des vins de ce soir :
Domaine de la Romanée-Conti, Bourgogne,
Millésime 2002:
Echezeaux – Grand Echezeaux - Romanée Saint
Vivant – Richebourg – La Tâche – Romanée-Conti
Trois Messieurs prennent place sur l’estrade, celui du milieu se trouve drôlement bien encadré pour
cette soirée et je profite de sa détente, pour demander l’autorisation de prendre une photo (le virus du blogguer, qui veut tout enregistrer).

Je suis tout de suite charmée par le monsieur au milieu et très contente, de
comprendre, que c’est lui, Aubert de Villaine, un des propriétaires du prestigieux domaine.
On m’explique, qu’à sa droite se trouve Bernard Burtschy, muni de son
ordinateur portable, pour prendre des notes et à sa gauche Michel Bettane, dont le nom et la bouille me font sourire et même légèrement rougir – mais c’est une autre histoire, que
je vais raconter à mon voisin de table après la dégustation…
Le public est complet (env. 23 personnes) et Aubert de Villaine ouvre la
soirée avec le « filme » du millésime 2002 en Bourgogne :
Comme souvent typique pour la Bourgogne, cette année aussi a vu se suivre une
période où la nature était plutôt adverse et une période miraculeuse, qui dans leur synergie ont donné un beau millésime.
La sortie des raisins était précoce et abondante, mais un épisode pluvieux
début juin occasionnait beaucoup de millerandage. Une deuxième belle période autour du 10 juin encourageait d’autres ceps à fleurir tard et développer des grosses
grappes.
Très tôt il était donc visible, qu’on allait vers deux types de récolte
:
a) une de plants fins des vieilles vignes avec peu de rendement et un
bel équilibre
b) une de gros ceps avec plus de
récolte.
Sur les vignes du type a, juillet et août, avec leurs chapelet de pluie
et soleil au bon moment, rendaient la peau des raisins résistant, sur le type b, il y avait quelques traces de botrytis fin août, qui, avec plus de pluie, auraient mené à la catastrophe,
mais un beau soleil jusqu’au 15 octobre sauvait la mise.
À partir du 3 septembre, la maturation avançait vite et on constatait une
élévation de 1 à 2 ° par semaine. La décision pour la récolte tombait pour le 20 septembre, entre 12,8 et 13° potentiel – la vendange s’échelonnait sur 10 jours.
La vendange comportait deux passages, d’abord les vieilles vignes du type a
avec leur raisins fins et parfaitement sains, trois jours après les raisins du type b, moins sains, donc demandant plus de trie. Finalement majoritairement destinés pour le Vosne Romanée 1er Cru.
En dehors de l’effet millésime, il y a quelques règles générales
dans la culture des vignes, qui influencent la qualité des raisins.
Le Domaine est mené en culture biologique depuis 1985, entre autre
selon les conseils de Claude Bougignon, qui nous en avait déjà parlé, quand il était venu à Lisson en 1990, pour faire nos prélèvements de
terre.
Cette culture biologique avance la maturité des raisins en moyen d’une
semaine, entre autre probablement, parce que la feuille n’est pas occultée par les produits de traitements et peut ainsi mieux faire son travail de
photosynthèse.
Les vignes sont plantées avec une densité de 10.000 plants par hectare
et menées avec un rendement de 27 à 30 hl maximum/hectare. (J’en rêve à Lisson d'avoir autant…). Les plants sont issus d’une sélection massale au domaine, d’aujourd’hui 60
clones obtenus de cette sélection, on espère progresser à 100 à 120 clones dans l’avenir, pour garder la biodiversité du matériel végétale. »Maintenant, on connaît cela, nous avons les
éléments aujourd’hui, pour progresser. Même un domaine comme le notre a encore de la distance pour progresser ».(dixit
AdV)
Le travail au domaine tient aussi à la qualité de ces hommes. 30 personnes
s’emploient à garder cette qualité. Pour le moment de la taille, même ici, ce n’est pas possible, de tout coordonner pour une taille le plus tard possible, qui se déroulerait qu’en
mars.
Les sols, assez maltraités dans les années 50, se sont bien remis avec
des apports de compost de sarments broyés plus marc plus 25% de fumier, qui sont épandu tous les 3 ou 4 ans à raison de 2 à 3 tonnes / hectare.
6 à 7 hectare du domaine sont menés en bio-dynamie, mais les
expériences jusque là ne montrent pas de différence entre la « bonne » bio et la bio-dynamie.
Le principe de base est, d’intervenir le minimum possible sur les raisins,
parce que « dès qu’on intervient sur des raisins de ce type là, on baisse la qualité »(AdV)
Après un trie, selon l’exigence de l’année, à la récolte, la
vinification dans une cuverie simple est aussi peu interventionniste. Selon l’année aussi, on garde plus au moins de pourcentage de rafles. Mais on essaye, de garder le début de la
fermentation à l’intérieur des baies « il ne faut pas, que la fermentation commence dans le vin ».
Chaque cru a ses levures, mais les fermentations sont assez
proches.
L’élevage suit dans des futs neufs à chauffe moyenne. Le bois des
futs est choisie longtemps d’avance – ils sont fabriqués, comme les bouchons et les bouteilles plus tard – « sur mesure ».
La mise en bouteille se fait en douceur. Pour le 2002, elle se
déroulait en février – mars 2004, après seulement un soutirage pendant l’élevage. Selon l’emplacement et le nombre des futs, la mise se passe par chèvre (reconnaissable selon
Michel Bettane à une différence parfois perceptible entre les bouteilles du haut et celles du bas du fut) ou par assemblage de 5 pièces dans une cuve et mise par gravité
ensuite.
Un travail encore accru sur la traçabilité doit dans l’avenir permettre
de suivre le vin du fut à la bouteille et jusqu’au consommateur – mesure plus nécessaire pour protéger le domaine contre des reventes malencontreuses, que pour protéger l’amateur,
si j’ai bien compris.
Tout ce filme se déroulait, tous ces renseignements étaient donnés, pendant
que les différents crus arrivaient dans nos verres, dûment avinés avec un « petit Bourgogne » avant.
Mon plaisir d’écouter Aubert de
Villaine, qui répondait volontairement et amplement à nos questions tout au longue de la soirée, augmentait à mesure. Je ne m’avais pas attendu à rencontrer quelqu’un à la tête d’un domaine
presque mythique, de si droit, simple, accessible, humble derrière son produit et au même temps plein d’amour et attention pour tous les détails de sa genèse, comme un vrai vigneron – et aussi
avec une fierté de ses vins, bien mérité, quant on les goûte.

Pour les notes de dégustation, je vous souhaite d’en trouver des plus
amples, plus doctes chez d’autres participants de la soirée, peut-être que B.B. et M.B. vont en publier ailleurs. Mais je vais quand même essayer de relire mes quelques bribes
:
Echezeaux 2002 : 4,5 ha, lieu dit La
Poullaière.
couleur : rubis clair, nez : un très bon savon à fleurs,
bouche : fruits et fleurs de nouveau, bonne acidité, très fin.
Commentaire de l’estrade : « veut concurrencer les autres, mais n’arrive
jamais – c’est ca, le terroir. »
Grands Echezeaux 2002 : sur les deux
bouteilles, qui servaient à la dégustation, celle de notre côté de la salle avait malheureusement un problème (pas un goût) de bouchon. De là des notes assez animales, qui ne sont pas typiques de
ce vin à ce stade.
« Très discret, fin, se met en arrière. »
Romanée Saint Vivant 2002 : ce vin
vient d’une colline au sol plus profond, sauf une partie avec une barre rocheuse. Le vin est assez clair, un peu plus poivré que les autres – bonne densité dans la
transparence.
Richebourg 2002 : 3,5 ha sur les 8 ha
de l’appellation. À l’œil plus orangé, au nez plus dense, en bouche plus épais avec plus d’acidité.
« fin de bouche aristocratique » - « chaque année, on trouve pour
chaque vin un même personnage mais avec un visage différent ».
La Tâche 2002 : 6 ha. Plus poivré,
puissance et densité « resserrée sur elle-même ». Pour moi, une verdure, qui devient un parfum. Vieillit plus lentement.
Romanée-Conti 2002 : 5 548 bouteilles,
(nous dégustons la bouteille 4 827) 1,8 ha (= 23 hl/ha). Au nez une grande pureté de fruit, en bouche riche, poivré, légèrement vert, très long.

Après avoir dégusté les trois derniers vins, j’ai des difficultés à
apprécier encore les 3 premiers – normale, vu que le meilleur est l’ennemie du bien…. Mais la différence dans l’intensité est tellement nette, qu’ils semblent plates, pas assez
mordants.

En relisant mes notes, je regrette, de ne pas avoir posé plus de questions sur
la vinification, différence entre les crus, endroit de vinification, parce que les éléments recueillis jusque là n’arrivent pas à m’expliquer la différence – est-ce cela sera le
terroir ? Je veux bien le croire, même si un regard sur le sol et sous-sol, comme il se trouve p.ex. dans James E. Wilsons « Terroir – The role of
geology, climate, and culture in the making of French Wines » me laisse encore sur ma faim.

Je quitte de toute façon cette soirée avec un sourire béat sur les visages,
heureux, d’y avoir participé, avec l’impression d’avoir rencontré des convives passionnés et sympathiques, un grand homme du vin, des vins très intéressants, qui me donnent envie, de plus me
pencher sur les Pinots de Bourgogne, pour mieux comprendre la part du vigneron et celle de son terroir.
Mon généreux hôte et moi finissions la soirée dans un sympathique restaurant
pas loin : Le Petit Prince de Paris, 12 rue Lanneau. Bon repas, atmosphère agréable – bien sûr du mal à choisir un vin après ce que nous venions de
déguster…. Le Chinon de Jouguet, que J’aime d’habitude pour sa saveur, avait du mal à percer nos papilles trop gâtés.
Merci, Eric, pour ce plus que beau «
cadeau de noël » !